La situation aujourd’hui de la voix en France est, disons-le clairement, des plus alarmantes.
Pour la comprendre, essayons de voir qui sont les acteurs de la voix :
- D’une part, les professeurs de chant : la très grande majorité n’ont absolument aucune formation touchant de près ou de loin à la phoniatrie et n’ont qu’une connaissance erronée ou au mieux très vague de la réalité du fonctionnement de l’appareil phonatoire. Malgré le fait que certains soient de très bonne volonté, le cursus d’études aujourd’hui pour devenir professeur de chant ne prévoit absolument aucune formation à la phoniatrie, ce qui est une aberration totale, puisque le professeur de chant ne s’occupe pas du fonctionnement d’un instrument « externe » comme l’est le violon ou piano, mais bien de celui d’un instrument « interne » au sein d’un corps vivant, les cordes vocales, qui, à la différence du violon ou piano ne sont pas à loisir remplaçables lorsqu’elles sont endommagées ou usagées.
Pire encore, aujourd’hui, beaucoup se décrètent professeur de chant particuliers pour avoir fait de la chorale ou du conservatoire, ou parce qu’ils « chantent bien ».
Mais cela ne suffit pas, et nous voyons le résultat chaque jour au travers de dizaines d’élèves que nous rencontrons à la voix endommagée, voire traumatisée, par un enseignement mauvais ou insuffisant.
- De l’autre, les ORL et les phoniatres. Bien que pour la plupart très compétents dans leur rôle de clinicien, très rares sont les médecins qui considèrent la voix comme un élément appartenant à un corps et à une identité entière. La plupart ont une approche excessivement parcellaire et trop médicamenteuse de la voix. Combien de patients ayant consulté pour une voix fatiguée ressortent du cabinet avec une ordonnance pour du reflux gastro-oesophagien, alors qu’ils sont avant tout concerné par un problème fonctionnel, par une mauvaise utilisation du corps, de la respiration, bref de leur voix ? La majorité des médecins ne s’intéresse pas réellement à l’histoire d’une voix, à son réel fonctionnement, mais uniquement à l’aspect clinique de l’organe concerné, ce qui est nécessaire d’une part, mais insuffisant pour une réelle prise en charge du patient.
- Enfin, les orthophonistes. Face à la quasi-totalité des problèmes de voix (dysphonies, nodules, polypes,…) la plupart des médecins prescrivent une rééducation orthophonique à leurs patients se délestant d’un problème que les orthophonistes ne sont eux-mêmes pas aptes à gérer. Les orthophonistes en France sont plutôt des logopèdes, c'est-à-dire des éducateurs de la parole et non des rééducateurs de la voix. Ils sont durant leur cursus formés de manière très pointue à la rééducation des troubles du langage tels que la dyslexie, mais aussi aux troubles du raisonnement, de la logique, à la rééducation à la parole dans les cas de surdité, à la prise en charge du bégaiement, des troubles causés par une dégénérescence cérébrale (type maladie d’Alzheimer, de Parkinson…). Cette formation, qui fait d’eux des éducateurs de la paroles ne laisse pas de place à une réelle formation de rééducateur de la voix, et on constate que les orthophonistes, faute de réelle formation, ont eux aussi une vision très floue voire fausse de la technique vocale. Durant ces dernières années, la totalité des élèves et chanteurs rencontrés ont confié n’avoir obtenu aucun résultat satisfaisant suite aux habituelles rééducations orthophoniques prescrites; pire encore, dans une partie importante des cas, nous constatons après rééducation orthophonique une aggravation du problème qui avait mené à la consultation .
- Le cas particulier des chorales et choeurs : Nombre de chanteurs reçus pour des problèmes vocaux sont issus de choeurs et chorales amateurs ou renommés. Les états sont parfois catastrophiques et dus à des problèmes multiples. D'une part, il n'existe en chorale ou choeur aucune préparation vocale compétente ni suivi pour les chanteurs. Les chefs de choeurs désemparés se retrouvent à devoir préparer les voix alors qu'ils n'y ont pas été formés. Bon nombre appliquent alors de soi-disant "échauffements" récupérés ici et là qui ne font que mettre les choristes en péril. A cet absence d'enseignement et de suivi s'ajoutent les longues séances de répétition sur ces voix fragilisées. La difficulté pour les chef à composer avec la nécessité musicale de leur projet et ce paramètre vocal et humain qu'ils ne sont pas aptes à gérer se traduit également par une repartition des pupitres faite selon les nécéssité de la partition et non selon la réelle identité vocale des choristes. Les alti étant un pupitre rare, on peut citer en exemple la quantité de sopranes en difficulté avec leur aigu se retrouvant catégorisées dans ce pupitre qui n'est pas fait pour elles, et on ne connait que trop bien les dégats occasionnés sur la voix par le fait de chanter dans une tessiture qui n'est pas la sienne.
Pour etre claire, il n'existerait en France - hormis l'excellent choeur Mikrocosmos -, aucune chorale ou choeur bénéficiant d'un réel suivi en technique vocale.
En conclusion, nous manquons ainsi aujourd’hui de réels éducateurs et rééducateurs de la voix, qu’elle soit parlée ou chantée. Nous constatons qu’il y existe une réelle demande et souffrance de la part de dizaines d’élèves et patients qui faute d’interlocuteurs, vivent avec des problèmes de voix qui entravent leur carrière artistique mais également pour les non-chanteurs leur vie sociale, et la simple considération de soi. En bref, nous militons pour le développement d’une prise en charge complète de la voix, par des acteurs compétents et formés. Nous souhaitons que soit reconsidéré le statut de la voix dans la prise en charge médicale et que le patient soit considéré dans sa globalité, et non ramené à un organe déficient. Nous militons pour que soit inclus dans l’enseignement du chant de réelles formations phoniatriques et que l’on puisse dire de chaque professeur de chant qu’il est un acteur responsable et compétent.
Notre classe de technique vocale trouve sa raison d’être dans cette démarche globale, pour que tous, chanteurs et non chanteurs, puissent développer et connaître leur voix, en deviennent eux-mêmes à terme les acteurs autonomes, et accèdent au plein épanouissement de vivre sa voix.
Elizabeth R.G.